Livres: République des Médiocres

République des médiocres

Livres: République des Médiocres

« République des Médiocres », le livre d’un ovni

République des médiocres

République des Médiocres

Je l’ai vu pour la première fois ce midi. Il m’a dédicacé son livre à la même occasion. Il faut dire que je l’avais découvert, il y a un ou deux mois. Par des textes relativement caustiques sur Facebook. Les mots d’un homme résolu. Le verbe d’un citoyen excédé. La parole de revendication d’une plume où le vitriol, jamais ne gomme l’humour. Entre réflexions citoyennes et récits domestiques, Lebel N’Goran m’est apparu comme une curiosité, une énigme, une excroissance, dans le vaste tableau d’asthénie que semble devenue la scène intellectuelle nationale. Parlant à voix claire et à ton argumenté, N’Goran m’a vite semblé trancher avec le discours incantatoire d’internautes – à pseudonymes et avatars – noyant, le plus souvent, les douleurs de l’exil, symbolique ou concret, à coups d’imprécations et de paragraphes bon marché. Une démarche, une logique, une structure de la pensée, soucieuse d’ancrer les termes de la revendication, dans la roche de l’intelligence, tel s’est illustré L. N’Goran, le culte de la source et le devoir de cohérence devenant, de fait, l’ombre portée d’une parole qui se révélerait en un livre au titre pour le moins accusateur : « République des médiocres ».

Une dédicace annoncée, dans un restaurant de la place, ce jour du 14 avril, de 10 heures à midi, me fera donc aller à la rencontre de l’auteur, afin de voir, pour la première fois, l’ « excroissance », mais aussi et surtout acquérir son ouvrage en dédicace. N’ai-je pas un peu comme le devoir de lire tout ce qui se publie ici ? Dans une vie pas très lointaine, j’ai été le timonier de tous les scribouillards de ce bled. J’en ai gardé quelques réflexes.

11 h 30. Ma rencontre avec l’homme sera spontanée et chaleureuse. Nous devisons comme de vieux amis, débouchant à l’unisson sur des sujets, à l’image de bons coreligionnaires abordant des thèmes entamés la veille. Je prends le livre dont il me signe la dédicace et lui promets d’en faire un compte-rendu, ce soir même, une fois ma lecture achevée.

Chose promise, chose due, qu’il me soit donc permis de parler de « République des médiocres », comme du livre d’un homme ayant mal à sa terre. Œuvre à la résonnance polyphonique, ce texte Nzassa – qui allie, nouvelles, chroniques, aphorismes et poésie – porte le sceau d’un appel en faveur de ce qui serait le parti de l’intelligence. Par-delà ses accents politiques, l’ouvrage est, dans le fond, un plaidoyer en faveur de la fécondité et de la créativité, celles-ci allant de pair avec le culte de la justice et de l’intégrité. Mettant à l’index la farce des rebellions aseptisées et les simagrées des colonisations sanctuarisées, le livre, sur le fil d’une vingtaine de micro-récits, en appelle à faire droit à l’intelligence pour que renaisse la terre natale – pays et continent – dans le culte enfin retrouvé de la justice.

« République des médiocres » ne va donc pas sans évoquer un certain « Gouverneur de la rosée » de Jacques Roumain, où le personnage de Manuel se pose en figure achevée de l’intégrité. On y retrouve de même, cet accent typique des postures de l’Homme, personnage central de « L’âge d’or n’est pas pour demain » de Ayi Kwei Armah, où l’écrivain ghanéen en appelle implicitement à ce qui serait un plan d’ajustement moral. Dans la même veine, les nouvelles de N’Goran mettent en scène un certain « capitaine », obsédé par la justice et la défense des opprimés au point de s’offrir en victime propitiatoire. Or si le messianisme d’une posture sacrificielle semble parcourir ce livre – dont la phrase ultime est quand même « Ceci est mon testament » – il n’y a pas chez L. N’Goran la moindre once de résignation. Tout de verticalité, « République des médiocres » est un appel au refus de la reptation et une convocation au rejet de la compromission. Et l’incipit en est ici sans équivoque : « Une république se bâtit dans la morale et l’ordre. Dans le travail et la justice. Et surtout dans la vérité (…) Il nous faut éviter une République des Médiocres dont nous empruntons allègrement le chemin. Nous méritons mieux après les bombes et les Kalachnikov. Evitons cette République des Médiocres ».

Ce petit livre Nzassa, au delà de ses imperfections typographiques – absence de table des matières, marges variables et asymétriques – mérite d’être lu, non pas seulement pour sa qualité d’écriture, mais aussi et surtout pour l’actualité des thèmes qui l’agitent et nous habitent. Parole sans masque, réflexion sans fard, on peut ne pas en partager le bien-fondé, mais s’impose à nous, le devoir d’engager en toute conscience, le débat avec l’homme qui écrit, formel, sur la pointe du doigt d’honneur : « Le développement à coup de prêts et de crédits est un leurre ! C’est un peu comme draguer une prostituée ! »

Lebel N’goran, République des médiocres, Afrikya ltd, Abidjan, 2018, 119 pages

Par Josué Guébo

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