Livres: Les sommeils des indépendances

Les sommeils des indépendances

Livres: Les sommeils des indépendances

Nous le disions, il y a 11 ans, dans le Nouveau Courrier, le réitérions, il y a 3 ans, dans cet ouvrage…

7. Les cinq autres buts à marquer

En route vers les phases finales de la Coupe d’Afrique des Nations, l’équipe nationale de Côte-d’Ivoire, s’est offerte, sans aucune difficulté, une victoire sur la sélection malgache: 5 buts à 0.
Mais voici que les lampions se sont éteints sur le stade de Bouaké, que les malgaches laminés ont rejoint leur lointaine île et que nous voilà, de nouveau, face à nous-mêmes, condamnés à remporter, collectivement, le match-retour contre nos propres habitudes.

Cette autre compétition, au grand dam des manichéens, n’oppose pas nécessairement un camp à un autre, mais chaque citoyen à lui-même. Chacun étant invité à croiser le fer avec ses propres réflexes, peurs et dispositions, dans un duel au bout duquel devra germer une Côte-d’Ivoire meilleure.
Certains avaient souhaité, de tout cœur, une franche empoignade entre camps protagonistes de la crise ivoirienne. Cela, argumentent-ils, aurait situé chacun sur les capacités des différents camps et aurait mis fin à la situation de ni paix ni guerre, si éprouvante pour l’économie nationale et la santé mentale de tous.

Hélas, l’histoire nous apprend que toute posture revancharde n’est pas nécessairement servie dans ses aspirations. Mieux, quand elle l’est, rien ne permet de penser que la tournure des événements n’incline pas au regret, vu l’immensité et l’avalanche des drames alors vécus.

La France, à l’issue de sa capitulation de 1871, a mangé le pain aigre de ce que les historiens ont appelé le Revanchisme. Certaines personnalités françaises, elles-mêmes empoisonnées du fiel d’une rancœur incoercible, ont distillé dans l’opinion le mythe d’une nécessité de vengeance.
Même le système éducatif a été mis à contribution, pour les besoins enragés de la soif. C’est connu et démontré : les trésors de la haine sédimentée ont armé cette main de Raoul Villain qui a assassiné Jaurès, pour ses positions pacifistes. La première guerre mondiale, tout comme la deuxième, est fille des extrémismes. Il n’y a donc pas de ligne de fracture particulière entre l’acte du bien nommé Villain et celui de nos chantres locaux de l’extrémisme.

Leur tournant le dos, nos Eléphants, décomplexés et pédagogues ont fait de Bouaké, le centre de notre convergence. Ils ont joué leur partition, mais il nous reste encore cinq autres buts à marquer, le premier de la série, étant, me semble-t-il, celui contre la corruption.

La tare n’est pas nouvelle, mais elle semble prendre des proportions inquiétantes dans notre contexte de fragilisation institutionnelle. Nouvelle icône de la critique facile, la corruption est une lame de fond, sédimentation d’une longue tradition d’impunité. Nombreux sont, en effet, les candidats aux concours de la Fonction Publique, que l’on retrouve aujourd’hui démotivés par la perspective de se voir évalués sur la base d’autres critères que ceux académiques. Aux abords des routes, c’est un poncif, le racket règle la circulation. Dans les hôpitaux publics, les choses ne sont pas toujours meilleures. Et la critique de notre société, sur ce point, a toute sa place, même s’il convient de souligner que la lutte contre la corruption est une question de volonté individuelle avant d’être celle d’une quelconque volonté publique ou politique.

Près du « but » contre la corruption, il y a celui contre le tribalisme. Cette tare constitue aussi l’une de celles contre lesquelles, il faudra marquer pour assurer à notre pays la compétitivité requise aux nations émergentes. Ce que l’on a appelé la partition de la Côte-d’Ivoire, est essentiellement lié à des considérations d’ordre régionaliste. Une certaine prédation internationale s’y est greffée, mais avant ces cinq dernières années, notre scène politique a révélé des penchants régionalistes assez visibles. Ironie des faits, la guerre de la Caravane de la… paix serait un autre épisode de la tribalisation de notre débat national.

La pluralité est une richesse et un discours unitaire et monolithique ne viendrait qu’appauvrir nos esprits et faire le lit au totalitarisme. Cependant, il semble, qu’il nous faut acquérir, chacun à son niveau, un sens de la nuance, une aptitude à la relativisation, capacité par laquelle l’ « honnête homme » diffère du cuistre, l’érudit du béotien.

Le troisième but à marquer, serait ainsi celui contre les extrémismes. Postures épidermiques accoudées à de naines évaluations de la dynamique historique, les vues extrémistes ne sont pas toujours les plus audacieuses. Quelquefois fascinantes par leur apparence d’héroïsme, elles sont bien souvent des élans suicidaires, marques d’une démission plus radicale que celle attribuée, à tort, au pacifisme.

Quatrième but : celui contre la rancœur qui brouille la vue à tant de nos concitoyens. Marquer un tel but nous permettrait de mieux aborder la lutte contre nos propres tares. Comment ne pas réinvestir toute l’énergie de nos plaintes dans la bataille contre nos propres excès ? Comment ne pas, enfin, nous remettre, chacun à son niveau, de l’illusion d’immaculation ?
Ces quatre buts marqués, restera le cinquième : celui contre l’amnésie. S’il faut tourner la page de la peine, rejeter bien loin la tentation de la rancœur, faut-il, pour autant, oublier ? Ne pas se souvenir, ne serait-ce pas déjà être complice de la résurgence des vieux démons ? Le but contre l’amnésie, précieux but, devrait être marqué, par la réalisation d’un fond documentaire, mémoire de résistance, par laquelle les générations avenir n’auraient pas à perpétuer les écueils qui auront été les nôtres sur ce chemin de la vie nationale. Tout ceci appartient à la catégorie du futur.
Mais pour l’heure, tout porte à croire que nous sommes menés à la marque !

Josué Guébo, Les sommeils des indépendances, PAF, Sarrebrück, 2015.

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